L’inventaire avait commencé comme tous les inventaires : avec des formulaires, des appareils photo et une méthodologie héritée du ministère de la Culture. Deux bénévoles, armés d’un carnet et d’un décamètre, avaient commencé à relever systématiquement les structures visibles du quai des Sablons — longueur des cales, nature des revêtements, état des bollards, présence de végétation colonisatrice dans les joints de la maçonnerie. C’était rigoureux. C’était utile. Et c’était terriblement incomplet.

C’est Martine Ducos, présidente de l’association Mémoires des Docks, qui a posé le problème à voix haute lors de notre réunion de coordination de septembre 2024 : « On va très bien documenter ce qui reste. Mais qui va nous dire ce qui a disparu ? » La question était simple et décisive. Les cales démolies dans les années 1960 pour élargir la voie de desserte portuaire, les cabanes de pêcheurs rasées après la crue de 1982, le dernier charpentier de marine du quartier mort en 2019 sans qu’on ait pensé à l’enregistrer — tout cela n’existait plus que dans la mémoire de quelques dizaines de personnes vieillissantes.

Nous avons donc lancé en octobre 2024, en partenariat avec les associations Mémoires des Docks, Vivre en Confluence et le club de pétanque des Quais — qui compte paradoxalement plusieurs des habitants les plus anciens du secteur —, un appel à témoignages distribué dans les boîtes aux lettres du quartier Saint-Jean et des Sablons. La formulation était volontairement simple : « Avez-vous des souvenirs, des photos, des objets liés au port ou à la vie sur les quais ? Nous venons chez vous. » Le téléphone a commencé à sonner dès le lendemain.

« Ces photos, je savais qu’elles servaient à quelque chose. Je ne savais pas à quoi ni à qui. »

Jean-Paul, 68 ans, retraité des postes, quartier des Sablons

En six mois, nous avons conduit 47 entretiens enregistrés, d’une durée moyenne de cinquante minutes. Nous avons reçu en prêt ou en don 200 photographies que personne n’avait jamais numérisées. Parmi elles : des clichés de la dernière gabare à voile à avoir chargé du sable à Libourne, en 1971 ; des images du chantier de démolition de l’ancien hangar frigorifique en 1978 ; et, plus émouvant encore, une série de portraits d’ouvriers portuaires réalisée dans les années 1950 par un amateur du quartier dont personne ne connaissait l’existence. Son petit-fils, Jean-Paul, 68 ans, retraité des postes, nous a ouvert ses cartons avec une générosité qui nous a tous touchés : « Ces photos, je savais qu’elles servaient à quelque chose. Je ne savais pas à quoi ni à qui. »

Les entretiens ont révélé des usages du fleuve que les archives officielles ne mentionnaient pas. Plusieurs témoins nous ont parlé d’un marché informel de poissons qui se tenait chaque matin au débarcadère entre 1945 et 1965 : les pêcheurs de l’Isle vendaient leurs prises directement depuis leurs barques à des revendeuses fixes, sans passer par la halle. Ce marché a disparu sans laisser de trace administrative. Il existe désormais dans notre base de données, avec des noms, des horaires, des descriptions de produits et même le souvenir d’une anguille exceptionnelle d’un mètre dix qui fit sensation un matin de juillet 1958.

L’ensemble de ces matériaux — entretiens transcrits, photographies scannées en haute résolution, notices de localisation — est désormais versé au fonds de notre délégation et consultable sur rendez-vous. Une sélection sera présentée lors de notre exposition automnale, prévue du 4 au 26 octobre 2026 à la Maison des Associations de Libourne. Si vous reconnaissez des visages sur les photographies, ou si vous souhaitez témoigner à votre tour, il n’est pas trop tard : la collecte reste ouverte en continu. La mémoire d’un port ne se ferme pas comme un registre.


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